Modèle québécois en ingénierie 🔗
Au Québec, l’ingénierie est encadrée par un principe simple mais exigeant : certaines décisions techniques engagent la sécurité du public et, à ce titre, ne peuvent pas être prises par n’importe qui, ni n’importe comment.
L’Ordre des ingénieurs du Québec structure cette responsabilité autour de plusieurs mécanismes bien connus : un titre protégé, des actes réservés, une obligation de compétence, et surtout une responsabilité personnelle envers la société.
Les ingénieurs canadiens portent d’ailleurs l’anneau de fer martelé, à l’auriculaire de la main qui signe. Le contact de la bague avec la table rappelle à l’ingénieur l’engagement solennel qu’il a pris envers la société.
Ce devoir de protection du public est central en génie civil, un domaine notamment marqué par plusieurs effondrements du pont de Québec en 1907 et 1916, tuant environ une centaine de personnes.
Il n’existe toutefois pas d’actes réservés dans le logiciel, et beaucoup de diplômés en ingénierie préfèrent utiliser un titre de développeur plutôt que d’assumer un titre d’ingénieur, lourd à maintenir administrativement et sans offrir de prérogatives particulières.
Un changement d’échelle en génie logiciel 🔗
Pendant longtemps, le risque a été perçu comme limité et largement réversible. On corrigeait les bugs, les impacts semblaient internes, et le coût élevé du développement agissait comme un frein naturel, en limitant la vitesse et la portée des décisions. L’absence de cadre formel a favorisé la rapidité, l’expérimentation et une diffusion massive du logiciel.
Aujourd’hui, les systèmes logiciels sont omniprésents et utilisés à grande échelle. Ils traitent des données clients sensibles, pilotent des flux financiers, automatisent des décisions opérationnelles et influencent directement des trajectoires humaines bien réelles. Ainsi, une erreur n’est plus seulement un bug : elle peut exposer des données, produire des décisions injustes, engager la responsabilité légale, et parfois coûter des vies.
Bien que l’intelligence artificielle ne crée pas cette évolution, elle l’accélère. En faisant chuter le coût de l’implémentation, elle permet de concevoir, modifier et déployer des systèmes puissants à une vitesse sans précédent. Ce qui nécessitait autrefois des équipes entières et des mois de travail peut désormais être produit par quelques personnes assistées par des outils automatisés.
La question de la responsabilité 🔗
En génie logiciel, la responsabilité est rarement claire. Les décisions sont prises à plusieurs, au fil des processus, et réparties entre équipes, outils et organisations. Quand un problème survient, on corrige le système. Mais il est souvent impossible de dire qui a réellement accepté le risque au départ. Faute de distinguer clairement les décisions critiques de la simple exécution, la responsabilité est restée collective et organisationnelle.
Avec l’IA générative, l’accélération devient telle que des décisions techniques à fort impact sont prises très rapidement, sans toujours être portées par des personnes formées ou explicitement responsables. En médecine ou en génie civil, un tel mode de fonctionnement serait inacceptable.
Le modèle québécois de l’ingénierie permet de poser le problème simplement. Lorsqu’une décision technique a des conséquences réelles pour le public, quelqu’un doit en être responsable. La signature et les actes réservés existent pour rendre cette responsabilité explicite, pas pour ralentir le travail.
Vu ainsi, ce modèle n’est pas une contrainte inutile mais répond à une situation que le génie logiciel commence à rencontrer. Il ne s’agit pas de l’appliquer tel quel, mais l’accélération actuelle rend la question difficile à éviter : quand un système logiciel a des effets réels hors du monde numérique, qui assume les décisions techniques qui l’ont façonné ?
Pendant longtemps, le logiciel a fait exception en matière de responsabilité.
Avec l’accélération actuelle, cette exception va-t-elle encore tenir longtemps?